Pour se couper un peu du quotidien, je vais vous raconter une histoire qui ne s’invente pas, une de celles qui commencent en soirée chez un pote et qui finit chez les flics… (Pause pour marquer l’emphase).

L’action se déroule en l’an de grâce 2010 alors que votre obligé et une poignée d’amis ripaillaient gaiement chez un dénommé Tchoubab, propriétaire d’un appartement dans le 18e de Paris.

Le quartier n’étant pas le plus calme de la capitale, il n’est pas rare d’entendre, la nuit, des cris d’ébriété venant de la rue. Ainsi donc Tchoubab ne fêtait rien ce soir-là de particulier, si ce n’est d’être en vie, ce qui en soit est une célébration tout à fait louable, et ma sœur qui n’avait pas le moral, une sombre histoire d’américain vaguement body-buildé si la mémoire ne me fait pas défaut, m’avait accompagné. Ce détail n’ayant par ailleurs aucune importance pour le déroulement de l’histoire, disons seulement que la soirée était déjà bien avancée, tout comme la bouteille de whisky accrochée aux lèvres de ma sœur et celle de vodka à celles de Louise, lorsque survint le drame.

Il faisait chaud ce soir-là, ainsi avions nous entrebâillé la croisée afin que de son souffle le vent nous rafraichît. Et, aussi soudainement que fût l’estoc portée à Patrocle en d’autres temps, nous entendîmes, figés d’horreur, un hurlement de douleur suivit de cris et d’appels à l’aide venant de la rue. La douleur paraissait si poignante et les appels si désespérés que nous nous précipitâmes à la fenêtre afin d’aviser de la situation. Il y avait tout au bout de la rue trois agresseurs molestant une pauvrette, lui arrachant ses habits. En face de la scène se tenaient nombre de voisins à leur fenêtre vociférant contre les vilains, leur intimant de partir sur le champ, qu’ils avaient appelé la police.

Louise m’a regardé et j’ai compris. Je n’avais pas le droit de rester passif, que pouvaient-ils me faire qui ne soit cent fois moindre que ce qu’elle allait subir ? Ce regard qui me parvint de ma meilleure amie, jamais je ne le revis, Dieu soit loué. Il était plein de désespoir et de compassion, elle savait que j’étais effrayé -qui ne l’aurait pas été- mais elle ne pouvait se résoudre à rester spectatrice. Une main sur son épaule et un regard compris, je l’arrêtai dans sa folie pour prendre sa place au front. « Qui vient avec moi ? » dis-je seulement. Clic-clac se refrogna, deux autres se détournèrent et un vomit. Tchoubab, quant à lui me tendit une lourde poêle et saisit sa Fender « On descend » répondit-il. Et nous y allâmes.

Le temps de courir au niveau de la belle en détresse, des gyrophares se firent voir. La cavalerie arrivait à point nommé nous épargnant à coup sûr une terrible défaite. Les coquins s’enfuyaient et nous n’eûmes alors qu’à les désigner aux rutilants agents de la maréchaussée.

Il se trouva qu’au final la belle était un beau. Sans que ça ne change rien à nos pures intentions, les forces de l’ordre quant à elles semblaient ne pas apprécier la transexualité. Surement une histoire de transfert psychologique ou d’attirance malsaine. Tout en embarquant ses agresseurs, ils interrogeaient la victime en la nommant « le 03 ». Ce n’est que plus tard que j’ai compris la référence aux premiers chiffres de la sécurité sociale déterminant le genre, 01 pour un homme, 02 pour une femme, à leurs yeux elle n’était ni l’un ni l’autre…

Afin de les poursuivre il fallait un témoin, Tchoubab étant le taulier c’est à ce bon vieux Gag que revint cette tâche.

La suite n’est guère plus enjouante.  Pendant quatre heure je dus attendre sur un banc, au demeurant très inconfortable, en compagne de Paulo Frances qui se faisait appeler Christine et qui se révéla être camée. Elle ne cessa de me tripoter, m’appelant son « Indiana Jones », les flics passant à proximité se gaussant de la scène « Vous avez échangé vos numéro ? » « Fais gaffe mon gars, par derrière ça pique les yeux ! », et d’autres remarques spirituelles que je vous épargnerais. Lors de mon témoignage, le lieutenant de service a reçu un appel d’un collègue en vacances dans les îles « Ouaip jsuis sur une agression sexuelle là, et on a un témoin ! Ca change de d’habitude. Ouaip il est là avec moi, tiens jte le passe . ». Il me tendit le combiné. Je n’ai su aligner deux mots, rendant le téléphone à l’odieux personnage, lui faisant par ailleurs remarquer son comportement inapproprié. « Tu sais mon garçon, quant tous les soirs on voit ça il faut bien prendre des distance et dédramatiser ou alors on se fait bouffer. ». Effectivement rien n’est jamais simple et autant que faire se peut je devrais réfléchir avant de juger.

Je suis retourné chez Tchoubab, presque tous dormaient. Louise ouvrit un œil et m’embrassa à la commissure des lèvres « Tu as bien fait » me dit-elle simplement, puis elle se rendormit. Je ne me suis jamais senti aussi proche d’elle.

Dans cette histoire le seul héros, celui qui ne se sera à aucun moment comporté de façon immorale, c’est Tchoubab. Lui n’avait rien à prouver, il savait simplement ce qu’il y avait à faire et n’a jamais jugé personne notamment ses amis qui, pétrifiés, l’ont laissé descendre sans pouvoir le suivre. Si jamais vous en avez l’envie écrivez-lui quelque chose dans un commentaire, je sais qu’il me lira et, loin de chercher des palmes, il n’a jamais plus parlé de cette histoire. Tout est vrai.